
La Russie envisage de développer un prototype de chasseur de sixième génération d’ici 2050, selon Evgeny Fedosov, directeur scientifique de l’Institut de Recherche en Systèmes d’Aviation (GosNIIAS). Cette annonce intervient alors que le pays rencontre des difficultés avec son chasseur de cinquième génération, le Su-57.
La Russie projette de concevoir un chasseur de sixième génération pour 2050, malgré les obstacles rencontrés avec le Su-57. Ce dernier, destiné à rivaliser avec des appareils comme le F-22 Raptor américain, fait face à des problèmes de production, de performances et d’exportation. Les ambitions russes en matière d’aviation militaire soulèvent des questions sur la faisabilité et les priorités stratégiques du pays.
Les ambitions russes pour un chasseur de sixième génération
Evgeny Fedosov a révélé que la Russie envisage de développer un chasseur de sixième génération, avec un prototype attendu vers 2050. Cette initiative vise à anticiper les conflits armés futurs et à maintenir la compétitivité de la Russie dans le domaine de l’aviation militaire. Cependant, cette annonce intervient alors que le Su-57, chasseur de cinquième génération, rencontre des difficultés significatives.

Le Su-57 : un chasseur de cinquième génération en difficulté
Le Su-57, désigné “Felon” par l’OTAN, est le fruit d’un programme soviétique relancé par la Russie au début des années 2000 pour répondre aux évolutions technologiques des chasseurs américains comme le F-22 Raptor et le F-35 Lightning II. Officiellement présenté comme un avion de cinquième génération, le Su-57 est censé combiner furtivité, supermanœuvrabilité, avionique avancée et capacité à opérer dans un environnement de guerre en réseau. Mais en réalité, sa mise en service opérationnelle et sa maturité technique sont loin d’atteindre les standards de ses équivalents occidentaux.
Une production industrielle quasi expérimentale
Selon les données disponibles jusqu’en 2024, seulement 22 exemplaires du Su-57 ont été construits, dont une dizaine de prototypes (T-50). La version de production en série n’a réellement été livrée qu’à partir de 2021, avec des volumes très faibles. À titre de comparaison, les États-Unis ont produit plus de 900 F-35 depuis 2011, et la Chine disposerait déjà d’environ 250 J-20 Chengdu en service. La Russie, elle, prévoyait initialement de produire 76 Su-57 d’ici 2027, un objectif désormais irréaliste en raison de contraintes budgétaires, industrielles et logistiques.
La faible cadence de production résulte de la dépendance à un écosystème industriel morcelé, dont certains composants clés étaient auparavant fabriqués en Ukraine (avionique, équipements électroniques). Par ailleurs, les sanctions occidentales imposées après l’invasion de la Crimée (2014), puis élargies après 2022, ont fortement restreint l’accès de la Russie à des technologies duales occidentales (processeurs, optoélectronique, etc.). Cela ralentit encore la chaîne de production.
Des performances encore éloignées des standards attendus
Le Su-57 devait être propulsé par le réacteur Izdeliye 30, un turbofan de nouvelle génération destiné à offrir une poussée vectorielle accrue, une meilleure furtivité infrarouge, une consommation réduite et une vitesse de croisière supersonique sans postcombustion (supercruise). Mais ce moteur n’est toujours pas prêt pour une production en série fiable. À ce jour, la majorité des Su-57 volent avec le moteur Saturn AL-41F1, dérivé de celui du Su-35, avec une poussée maximale de 147 kN avec postcombustion. Ce moteur ne permet pas au Su-57 d’atteindre ses performances théoriques annoncées.
Côté furtivité, le Su-57 présente une signature radar (RCS) estimée entre 0,5 m² et 1 m², selon des études indépendantes. À titre de comparaison, le F-22 affiche un RCS inférieur à 0,01 m². Cette faiblesse est due à une conception qui reste partiellement héritée des Su-27/Su-35, notamment l’intégration des armements en soutes peu discrètes et l’utilisation de matériaux composites moins performants. En matière d’avionique, des systèmes comme le radar AESA N036 Byelka, censé être équivalent au AN/APG-77 américain, sont encore en phase d’essais ou ne sont intégrés qu’à très petite échelle.
Une exportation bloquée par la réalité géopolitique et technique
Initialement, le Su-57 devait être développé en coopération avec l’Inde sous le nom FGFA (Fifth Generation Fighter Aircraft). Ce partenariat a été abandonné en 2018 par New Delhi, invoquant le manque de performances du prototype, l’absence de discrétion radar et des délais à répétition. Depuis, la Russie tente de relancer des projets d’exportation bilatéraux, notamment avec l’Algérie, qui aurait signé un contrat pour 14 unités. Cependant, aucune livraison n’a encore été confirmée.
Les sanctions américaines (CAATSA) rendent difficile toute acquisition d’équipements militaires russes pour les pays alliés des États-Unis ou dépendants du système bancaire international en dollars. De plus, l’absence de certification internationale, les doutes sur le soutien logistique, la formation et la maintenance à long terme posent de véritables limites à l’attractivité du Su-57. Les rares tentatives de démonstration de l’appareil à l’étranger, comme au salon MAKS ou à Dubaï, n’ont pas convaincu les délégations internationales.
Conséquences sur la doctrine aérienne russe
L’incapacité à déployer massivement le Su-57 affaiblit l’ambition russe d’aligner une force aérienne comparable à celle de l’OTAN. Les opérations en Ukraine ont mis en évidence une doctrine aérienne encore largement fondée sur des appareils de quatrième génération (Su-30SM, Su-34, Su-35), opérant à distance pour éviter les systèmes antiaériens modernes comme les NASAMS, IRIS-T ou Patriot. En l’absence de chasseurs furtifs fiables, la supériorité aérienne russe devient difficilement soutenable dans un conflit de haute intensité.
De plus, cela compromet la viabilité industrielle du programme. Faute de commandes à l’exportation et de production de masse, le coût unitaire du Su-57 pourrait atteindre entre 35 et 45 millions d’euros, rendant la plateforme non compétitive face au F-35 (estimé à 80 millions de dollars) mais disposant d’un écosystème logistique éprouvé et mutualisé.
Conséquences des difficultés du Su-57 sur les ambitions futures
Les limites opérationnelles et industrielles du Su-57 Felon ne constituent pas seulement un échec ponctuel dans le développement d’un avion de chasse. Elles ont des répercussions profondes sur la capacité de projection stratégique de la Russie à court et moyen terme, ainsi que sur la crédibilité à long terme de son industrie aéronautique. Ces impacts concernent à la fois la politique d’exportation, les doctrines d’emploi militaire, et les programmes d’investissement futurs, notamment celui du projet de chasseur de sixième génération annoncé pour 2050.
Une crédibilité ébranlée sur le marché de l’armement
La Russie a longtemps figuré parmi les trois premiers exportateurs mondiaux d’armement, avec une moyenne annuelle d’environ 13 à 15 milliards d’euros de ventes entre 2010 et 2020. Elle occupait la deuxième place mondiale derrière les États-Unis, selon les données du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute). Toutefois, l’échec partiel du Su-57 affaiblit cette position sur un segment stratégique : celui des aéronefs de pointe.
Le manque de commandes fermes, l’abandon du programme FGFA par l’Inde, et l’incertitude autour des livraisons à l’Algérie mettent en lumière une perte de confiance des clients internationaux vis-à-vis des systèmes d’armes russes de nouvelle génération. Les concurrents directs comme Lockheed Martin (F-35), Dassault Aviation (Rafale) ou SAAB (Gripen E) bénéficient non seulement d’une supériorité technique démontrée, mais aussi d’un soutien logistique, politique et industriel stable, que la Russie ne peut plus garantir depuis 2022.
De surcroît, la guerre en Ukraine a révélé des vulnérabilités opérationnelles dans l’utilisation des avions russes, souvent contraints d’opérer loin des lignes de front par crainte des défenses antiaériennes modernes. Cette réalité, visible à travers l’absence remarquée du Su-57 dans les phases critiques du conflit, détériore l’image d’efficacité des plateformes aériennes russes.
Une puissance aérienne sous-dimensionnée
Dans les théâtres d’opération contemporains, la supériorité aérienne est un multiplicateur de force essentiel. Or, l’absence d’une flotte de chasseurs furtifs en nombre limite fortement les capacités de frappe et de reconnaissance en profondeur de la Russie. Le Su-57, initialement prévu pour remplacer partiellement les Su-27, MiG-29 et Su-35 dans des missions de pénétration furtive, n’est pas disponible en volume suffisant pour assurer ce rôle.
Les campagnes de Syrie, puis d’Ukraine, ont confirmé que la Russie privilégie encore des doctrines basées sur l’utilisation de chasseurs de quatrième génération modernisés, opérant à distance avec des missiles air-sol à longue portée. En l’absence de couverture furtive crédible, cette stratégie rend les aéronefs vulnérables aux systèmes de défense sol-air modernes, réduisant ainsi leur marge de manœuvre tactique.
Sur un plan plus structurel, cette lacune empêche la Russie d’intégrer efficacement ses forces aériennes dans une guerre en réseau de cinquième génération, où la fusion des données, la coordination interarmées et les frappes synchronisées exigent des plateformes à haute connectivité. Cela constitue un handicap majeur face aux doctrines américaines de Joint All-Domain Command and Control (JADC2) ou aux systèmes équivalents développés par l’OTAN.
Un effet d’éviction sur les programmes futurs
Le développement d’un chasseur de sixième génération repose sur un socle industriel et technologique solide, capable de produire en série des systèmes complexes, tester des matériaux avancés, concevoir des moteurs innovants, et intégrer l’intelligence artificielle ou les drones loyal wingman. Le retard accumulé sur le Su-57 érode cette base industrielle et pourrait compromettre les ambitions de Moscou pour l’après-2035.
Les programmes militaires russes sont déjà contraints par des arbitrages budgétaires importants. Le ministère de la Défense russe a dû, entre 2021 et 2024, redéployer une partie de ses crédits vers les munitions, les blindés et l’artillerie, pour répondre aux besoins immédiats du front ukrainien. Cela réduit les marges de financement pour des projets de R&D lourds, comme ceux que nécessite le sixième génération.
De plus, les compétences d’ingénierie et de production sont concentrées dans des bureaux d’études déjà saturés par la modernisation des flottes existantes (Su-34M, Su-30SM2, MiG-35). Sans renouvellement générationnel des ingénieurs ni partenariats internationaux, les capacités de développement risquent de s’enliser. Même des projets comme le S-70 Okhotnik, le drone furtif censé accompagner le Su-57 en formation, avancent à un rythme très lent, avec moins de 10 prototypes livrés en 5 ans.

Perspectives et défis pour le chasseur de sixième génération
Le développement d’un chasseur de sixième génération représente une ambition majeure pour la Russie. Cependant, plusieurs défis doivent être relevés :
- Technologies émergentes : l’intégration de technologies avancées, telles que l’intelligence artificielle et les systèmes de combat en réseau, est essentielle pour répondre aux exigences des futurs conflits.
- Financement et ressources : le développement d’un nouvel appareil nécessite des investissements considérables, dans un contexte économique potentiellement contraint par des sanctions et des priorités concurrentes.
- Collaboration internationale : établir des partenariats avec d’autres nations ou entreprises pourrait être bénéfique, mais les relations géopolitiques actuelles peuvent limiter ces opportunités.
Les ambitions de la Russie en matière d’aviation militaire, illustrées par le projet de chasseur de sixième génération, sont confrontées à des réalités complexes, notamment les défis persistants du programme Su-57. La réussite de ces projets dépendra de la capacité de la Russie à surmonter ces obstacles et à aligner ses ambitions technologiques avec ses capacités industrielles et économiques.
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